La neutralité est une force

La neutralité ne se résume pas à la défense mesquine d’intérêts économiques. Dans son plaidoyer en faveur de la neutralité, Mithily Masilamany, membre du comité directeur du MSP, montre que celle-ci peut également être un atout pour la paix, le dialogue et la compréhension.

De Mithily Masilamany

La neutralité fait partie des piliers fondamentaux de la Suisse. Ce n’est pas une relique du passé, mais l’une des conditions essentielles permettant à notre pays de jouer un rôle de médiateur crédible, d’apporter une aide humanitaire et de contribuer à la paix. La neutralité est synonyme d’indépendance. Elle signifie ne pas se laisser entraîner dans des conflits militaires et ne pas se soumettre unilatéralement aux intérêts géopolitiques de certains blocs de pouvoir. Dans un monde où les tensions ne cessent de s’intensifier, la Suisse a justement besoin de plus d’autonomie – et non l’inverse. Or, nous assistons aujourd’hui à un affaiblissement insidieux de cette neutralité. La Suisse adopte de plus en plus les positions et les mesures d’autres États et alliances. Elle perd ainsi une partie de la crédibilité qui l’a caractérisée pendant des décennies. L’adoption de sanctions unilatérales qui n’ont pas été décidées par les Nations unies en est un exemple particulièrement significatif.

Conséquences pour la population
Le Mouvement suisse pour la Paix estime qu’il faut établir une distinction claire entre les sanctions de l’ONU et les mesures coercitives unilatérales prises par des États individuels ou des alliances d’États. Les sanctions du Conseil de sécurité reposent sur le droit international et jouissent d’une légitimité internationale. Il en va autrement des sanctions unilatérales imposées par les États-Unis, l’Union européenne ou d’autres États en dehors de ce cadre. À notre avis, de telles mesures ont souvent de graves conséquences humanitaires et sociales. Elles ne touchent souvent pas en premier lieu les gouvernements, mais la population civile. Elles entravent l’accès à la nourriture, aux médicaments, aux soins médicaux et au développement économique. Elles aggravent ainsi la pauvreté, la maladie, la faim et les mouvements migratoires. De nombreux pays du Sud sont particulièrement touchés. Cuba en est l’un des exemples les plus connus.

Non aux guerres économiques
À cela s’ajoute une autre évolution préoccupante. Aujourd’hui, les sanctions ne visent plus uniquement des États ou des représentants du gouvernement, mais de plus en plus des particuliers en raison de leurs activités journalistiques ou politiques. Les cas de Hüseyin Doğru et de Jacques Baud l’illustrent clairement. Dans l’affaire Doğru, les sanctions ont notamment entraîné le gel de comptes bancaires et des restrictions considérables de son activité économique. Jacques Baud, citoyen suisse et ancien collaborateur des services de renseignement, a été sanctionné par l’Union européenne pour une prétendue désinformation pro-russe ; il rejette ces accusations et a engagé une action en justice pour s’y opposer. Quelle que soit l’opinion que l’on puisse avoir sur les convictions politiques de ces personnes, une question fondamentale se pose : la Suisse doit-elle reprendre de telles sanctions politiques ? Une Suisse neutre devrait se garder de soutenir des mesures qui portent gravement atteinte à la liberté d’expression, à l’existence économique et au débat social ouvert. La neutralité signifie également laisser la place à des analyses et des débats divergents. Nous proposons d’inscrire expressément dans la Constitution fédérale que la Suisse n’applique aucune sanction unilatérale qui n’ait pas été décidée par les Nations unies. Un tel principe constitutionnel renforcerait la neutralité et empêcherait la Suisse de subir des pressions politiques ou économiques visant à la contraindre à participer aux guerres économiques menées par d’autres États. À cet égard, il convient d’opérer une distinction importante. Le rejet des sanctions à effet extraterritorial ne signifie en aucun cas que la Suisse doive renoncer à sa propre politique économique extérieure. Il va de soi qu’un État souverain se réserve le droit d’organiser ses relations commerciales de manière autonome ou, dans des cas justifiés, de restreindre ses échanges avec un autre État. Cela diffère fondamentalement de la reprise de sanctions imposées par des États étrangers, dont l’objectif est précisément de contraindre des États tiers à participer à leur politique de sanctions.

Tisser des liens
La Suisse a toujours puisé sa force dans son indépendance. C’est lorsqu’elle a jeté des ponts plutôt que de renforcer les clivages qu’elle a fait preuve d’une crédibilité particulière. C’est lorsqu’elle a maintenu ouverts les canaux de dialogue, au lieu de participer à des escalades, qu’elle s’est révélée particulièrement précieuse pour la communauté internationale. Notre neutralité n’est donc pas une faiblesse. C’est une force. Elle n’est pas un obstacle à la solidarité, mais la condition préalable pour que la Suisse puisse promouvoir la paix, jouer un rôle de médiation et apporter une aide humanitaire de manière crédible. Le Mouvement suisse pour la paix s’engage pour que cette neutralité ne soit pas davantage affaiblie, mais qu’elle soit renforcée et préservée durablement dans son sens originel. Car une Suisse indépendante et neutre ne sert pas seulement les intérêts de notre pays. Elle est également un atout pour la paix, pour le dialogue et pour un ordre international qui mise sur la compréhension plutôt que sur la confrontation.